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Offenbach Livrets inédits

Présentation

Pendant trois ans, j'ai eu le privilège et le bonheur de travailler et classer les archives d'une des branches descendantes de la famille Offenbach. Outre les nombreux manuscrits autgraphes du maître que nous avons commencé à exploiter dans le cadre de l'Edition Offenbach chez Boosey & Hawkes, j'ai retrouvé aussi tout une série de livrets manuscrits destinés à être mis en musique par le compositeur. Certains n'ont encore jamais été publiés et sont inédits. C'est pourquoi j'ai souhaité les présenter ici afin de les rendre accessibles au public. Bonne lecture ! 

Jean-Christope Keck

 

Merci à Javier Orenes Martinez pour son aide précieuse et amicale. 

Paimpol et Périnette (1855)

 

 

 

PAIMPOL ET PÉRINETTE

 

 

OPÉRETTE EN UN ACTE

 

 

 

paroles de

 

Auguste Pittaud de Forges

 

musique de 

 

Jacques Offenbach

 

 

 

Représentée pour la première fois à Paris,

sur le théâtre des BOUFFES-PARISIENS, le 20 octobre 1855.

 

 

 

 

PREMIERE PUBLICATION POSTHUME

 

 

TOUS DROITS RESERVES

 

 

© Jean-Christophe Keck, 2020

 

 

 

 

PERSONNAGES 

 

 

 

 

PAIMPOL  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  MM.   Berthelier

FANFAN, le garde-moulin  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

PÉRINETTE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 Mlle.  Dalmont

 

 

La scène se passe dans un petit village de Bretagne. 

Le théâtre représente la salle basse d’un moulin. Porte d’entrée au fond. Porte à gauche du spectateur. À droite une fenêtre. Table, escabeau, etc.

 

 

SCÈNE 1ÈRE 

 

PÉRINETTE.

 

périnette. (arrivant par le fond, et parlant à la cantonade. Elle tient une lettre à la main.) Merci, M. le Piéton… ben obligée ! (Entrant) Une lettre… de quinze sous… si c’était de mon mari Paimpol, qui est parti il y a quatre ans avec son ami Landurian le matelot… pour lui faire la conduite… et qui n’est pas encore revenu ! En voilà une conduite !… Où est-il allé, le monstre !… Quatre ans de veuvage… c’est ben long pour une honnête femme… Au moins s’il a fait fortune !… Voyons donc bien vite ce qu’il m’écrit… (Elle ouvre la lettre.) Tiens… ce n’est pas son écriture… (Regardant la signature.) Signé « Landurian »… Que signifie ?… (Elle lit ) « Mame Périnette… » (S’interrompant) C’est drôle… c’te lettre me cause une émotion… un je ne sais quoi… comme qui dirait un pressentiment heureux… (Continuant) : « J’ai le plaisir de vous tracer ces lignes pour avoir la satisfaction de vous annoncer que votre mari est mort… » Ciel !… « et enterré… » Malheureuse Périnette !… Je ne me consolerai jamais… (Regardant la lettre.) Qu’est-ce qu’il peut m’écrire encore… après une nouvelle comme ça… Nous disons : mort et enterré. (Elle lit.) « Mais que cela ne vous fasse pas trop de peine… » Par exemple !… « Il n’est mort que pour rire… » Ah ben ! « Comme les voyages ont un peu détérioré son physique, ça lui a donné l’idée de se présenter à vous sous mon nom et mes habits pour vous faire part lui-même de son décès afin d’éprouver votre amour et votre fidélité avec laquelle je suis pour la vie, ainsi que ma grand’ mère et notre chien Brisquet, votre matelot et très-humble servante, Landurian. » Eh ! bien, c’est du joli.

 

 

AIR

 

De Monsieur mon mari

L’insolence est extrême.

Ici son stratagème

Par moi sera puni.

 

Après quatre ans  d’absence

Quand il est de retour,

Soupçonner ma constance,

Douter de mon amour,

N’est-ce pas  chose infâme,

Et dont je dois, vraiment,

Pour l’honneur de la femme

Me venger promptement ?

 

Ah ! monsieur mon mari,

Quelle insolence extrême !

Mais votre stratagème

Par moi sera puni.

 

Voyez pourtant quelle constance

Pendant quatre ans il m’a fallu

Malgré les ennuis de l’absence

Pour bien conserver ma vertu !

Les plus beaux garçons du village

M’offraient leur hommage et leur foi,

Et, pour consoler mon veuvage,

S’empressaient tous autour de moi.

 

C’était Lubin,

C’était Firmin,

C’était Robin,

C’était Lambert,

Rigobert,

Et Robert,

Et Lucien,

Et Julien,

Et Thomas,

Et Lucas,

Valentin,

Mathurin,

Babolin !…

Tous bien gentils,

Tous bien épris

Et pleins d’ardeur

Se disputant mon cœur.

(Avec un soupir.)

Ah ! pour leur résister à tous

Il fallait bien de la force, entre nous…

 

(Reprenant avec indignation.)

Ah ! monsieur mon mari,

Quelle insolence extrême !

Mais votre stratagème

Par moi sera puni.

 

 

paimpol. (au dehors.) Oui… oui… au bout du sentier… Je vois le moulin… 

périnette. (allant regarder à la fenêtre.) C’est lui… Je reconnais sa voix… C’est drôle, v’là mon cœur qui fait tic tac plus fort que mon moulin, et pour un rien j’irais lui sauter au cou… mais non… après ce qu’il m’a fait… il mérite une petite leçon… et il l’aura. Oui, c’est cela. Ah ! Mr Paimpol !… Vous vous méfiez de votre femme. (Elle rentre vivement dans sa chambre.)

 

 

SCÈNE 2e 

 

PAIMPOL (vêtu en matelot, le sac au dos, un bâton à la main. Il a de gros favoris et le teint très-cuivré.)

 

paimpol. Ouf… je boirais bien quelque chose !… Vous me direz : Quand on revient des colonies… trois mille lieues plus loin que le sud… il est permis d’avoir chaud et soif… (Regardant autour de lui.) Me revoilà donc dans mon moulin… chez ma femme !… C’te pauvre Périnette… (Se frottant les mains.) C’est tout de même une fameuse idée qui m’a poussé là, de l’éprouver un brin… car enfin, il y a eu quatre ans aux melons que je suis absent… et en quatre ans de temps on ne sait pas… une femme c’est si casuel !… Avec ça que la mienne n’en veut peut-être un brin… quoique ce ne soit pas de ma faute… Car enfin, je vous en fais juge… Landurian me dit un jour : Dis donc garçon… j’embarque à ce matin pour aller à Lorient pêcher des sardines… Viens donc me faire un bout de conduite et déjeuner avec moi sur mon raffiot. – Tope, que je lui réponds. J’embrasse Périnette. – T’impatiente pas, ma biche… que je lui fais… dans deux petites heures au plus tard je serai de retour au moulin… Et les deux petites heures ont duré quatre ans… passés à quoi faire ?… Je vous le demande… à folichonner dans les cinq hémisphères…

 

 

AIR

 

Dans chaque pays, à la ronde,

Léger comme un vrai papillon,

De toutes les beautés du monde

J’ai voulu prendre échantillon…

Volant de conquête en conquête,

Je les enflammai  tour à tour,

Mais rien ne vaut ma Périnette,

Mon premier et mon seul amour.

 

Chez les Égyptiennes,

Chez les Circassiennes

J’eus de doux moments,

Près des Espagnoles

Jalouses et folles,

J’en eus de charmants.

Au Mexique, à Rome

Il fallait voir comme

On se m’arrachait,

Et plus d’une dame

Me prouva sa flamme

À coups de stylet…

À Naples, des belles

Par mes tarantelles

Je touchai le cœur.

Puis d’une Flamande

Avec l’Allemande

Je fus le vainqueur.

Bref, dans chaque danse

J’eus la même chance,

Et même à Lima

Pour une négresse

J’ai dans mon ivresse

Dansé la chica

Et la bamboula.

 

 

Allons, allons, je suis dans mon tort… et je me repens presque du chagrin que je vais causer à ma femme… mais bah !… Elle n’en sera que plus joyeuse quand elle saura que c’est une frime et que je reviens vivant… bien vivant… avec un joli magot… V’là sa chambre… entrons… (Il va pour entrer, mais la porte est fermée.) Tiens… all' s’enferme. Ah ! au fait, c’est plus prudent… une femme seule. (Il frappe.) Eh ! la maison… mame Paimpol… (Il frappe plus fort. Une grosse voix répond : « On y va. ») Hein… qu’est-ce que c’est que ça ? Ah ! all’ est peut-être ben enrhumée. (Il frappe de nouveau.) Mame Paimpol ouvrez.

(La porte s’ouvre brusquement et Périnette, vêtue en meunier et le visage un peu enfariné paraît sur le seuil en se détirant et en bâillant comme quelqu’un qui viens de se réveiller.)

 

 

SCÈNE 3e 

 

PÉRINETTE (en meunier), PAIMPOL.

 

périnette. (avec une grosse voix.) On y va qu’on vous dit. (Bâillant.) Ah !… 

paimpol. (stupéfait.) Un homme ! 

périnette. Eh ! ben, quoi que vous voulez ? 

paimpol. Je veux… je veux… (À part.) Qu’est-ce qu’il faisait chez ma femme ? 

périnette. Mais attendez donc que je vous dévisage… Eh ! oui… je te reconnais… Landurian. 

paimpol. Hein ! 

périnette. Ce brave Landurian, y a-t-il longtemps qu’on ne l’a vu… pardine… pas… depuis que nous avons déjeuné ensemble sur ton bateau le jour où tu partais pour la pêche aux z’harengs… Il y a de ça quelque chose comme quatre ans… 

paimpol. (abasourdi.) Qu’est-ce qu’il dit ?… Qu’est-ce qu’il dit ?… 

périnette. Mais que je te regarde donc mon pauvre Landurian. Sais-tu ben que les voyages ne t’ont pas réussi… Dieu de Dieu es-tu laid et déjeté ! 

paimpol. Merci. 

périnette. Et peut-on savoir ce qui t’amène si matin au moulin ? 

paimpol. Mais… je viens pour parler à ma… à Mme. Paimpol. 

périnette. À ma femme ! 

paimpol. Sa femme !… Votre femme ! Ta… 

périnette. Eh ! ben oui… ma femme… quand tu seras là à me dévisager avec tes gros yeux bêtes… 

paimpol. Bêtes !… Il a dit bêtes !… 

périnette. Voyons… qu’est-ce que tu as ?… Est-ce ainsi qu’on aborde un vieil ami qu’on n’a pas vu depuis quatre ans ?… 

paimpol. Oui… oui… de… depuis quatre ans… 

périnette. Mais je vois ce que c’est… tu m’en veux encore de ce que j’ai refusé d’embarquer avec toi, comme tu me le demandais… Et bien m’en a pris… quatre ans… rester quatre ans loin de ma moitié… Oh ! que non pas…

 

 

COUPLETS

 

I

 

Oui, mon moulin et ma femme

Tatigoi !

Jarmigoi !

Sont, je le proclame,

L’univers pour moi…

À mes yeux, les autres belles

N’ont aucun appas.

Si mon moulin a des ailes

Mon cœur n’en a pas.

 

II

 

Pour chacun mon moulin tourne

Jarmigoi !

Mais, ma foi,

Jamais ne séjourne

Nul galant chez moi…

Mon cœur près de ma compagne

Bat soir et matin

Et son tic tac accompagne

Celui du moulin.

 

 

Ah ! ça, tu avais quelque chose à dire à ma femme… Elle n’est pas encore levée… dégoise-moi la chose, ça sera tout comme… 

paimpol. Ah ! tu crois que ça sera tout comme. 

périnette. Dame ! dans un bon ménage le mari et la femme ça ne fait qu’un. 

paimpol. Oui… certainement… qu’un… mais dis-moi donc, es-tu bien sûr d’être Paimpol, le mari de Périnette… 

périnette. En v’là une bêtise… c’est comme si je te demandais : Es-tu ben sûr d’être Landurian ? 

paimpol. Ça c’est autre chose… mais… 

périnette. Voyons… voyons… tu déjeunes avec moi… nous causerons à table… attends-moi là… j’ vas dire à ma femme qu’elle nous fasse sauter un lapin… tu n’haïs pas le lapin, toi ? (Criant.) Eh ! Périnette ! ma louloute… Lève-toi, c’est Landurian. 

paimpol. (voulant la suivre.) Pourtant, je voudrais… 

périnette. Tu voudrais voir lever ma femme !… par exemple. 

paimpol. Mais… 

périnette. Attends-moi là que je te dis. (Elle entre dans la chambre et lui ferme la porte au nez.)

 

 

SCÈNE 4e 

 

PAIMPOL (seul.)

 

paimpol. En voilà une sévère… Ah ! ça voyons donc, voyons donc… (Il se pince le nez, se tire les cheveux et se donne des coups de poing dans la poitrine.) Je ne dors pas… Je ne rêve pas… Je suis bien Jean-Claude Paimpol, né natif de Châteaulin, meunier de mon état, joueur de biniou le dimanche pour faire danser la jeunesse, marié en légitime mariage à Périnette Trottemenu, fille de Polycarpe Trottemenu, maître d’école, serpent de la paroisse… Et quand je reviens dans mes lares, je les trouve occupés par un intrus qui me flibuste mon nom, mes habits, mon moulin et ma femme !!… Et ma femme !… Allons donc ! Est-ce que c’est possible ?… Car enfin si cet autre est moi… je ne suis plus moi… moi… qu’est-ce que je suis alors ?… Brrr !… mais ça ne se passera pas comme ça. Et d’abord au diable l’épreuve… au diable le déguisement… au diable la bétamorphose… reprenons notre vraie forme… notre vraie chevelure… notre vraie carnation… ces faibles attraits qui avaient pincé jadis le cœur de Périnette. (Tout en parlant, il a ôté sa veste, sa perruque, ses faux favoris, a passé une souquenille qu’il a tirée de son sac et s’est blanchi le visage avec un peu de farine qu’il a été prendre dans un bahut. Ainsi travesti, il doit avoir exactement le même costume que Périnette lorsqu’elle est en homme.) Voilà ce que c’est. Maintenant nous allons voir si ma femme ne me reconnaît-pas pour le vrai Paimpol. 

périnette. (en dehors.) Oui, mon petit homme… Je vas quérir une bonne bouteille derrière les fagots. 

paimpol. La v’là !… Ah ! je suis bien émotionné. Je dois en avoir pâli !…

 

 

SCÈNE 5e 

 

PAIMPOL, PÉRINETTE (en femme).

 

périnette. (entrant.) Eh ! bien, où est-il ce Landurian… Eh ! le v’là. (Riant.) Ah ! ah ! ah ! la drôle de figure… quelle idée qui vous a prise donc M. Landurian de vous attifer avec les habits de mon mari. 

paimpol. De votre mari ? 

périnette. Ah ! mais c’est que vous lui ressemblez quasi comme deux gouttes de lait. Et si je ne savais pas que vous êtes Landurian… Eh ! eh !… 

paimpol. Landurian… Landurian… toujours Landurian… Apprenez madame qu’il n’y a plus de Landurian, il n’y a devans vous qu’un mari mystifié qui vient vous demander une explication. 

périnette. Un mari… et de qui êtes-vous le mari s’il vous plaît ? 

paimpol. Mais de vous apparemment. 

périnette. De moi… Eh ! bien, et Paimpol qui est là-dedans… 

paimpol. Dedans… dedans… peut-être bien qu’il y est en effet dedans, Paimpol. Mais c’est moi qui suis Paimpol. 

périnette. Vous, Mr Landurian. (Riant.) Ah ! ah ! la bonne plaisanterie. 

paimpol. Ah ! c’en est trop !

 

 

DUETTO

 

Un téméraire,

Un insolent,

S’empare en ces lieux de ma femme.

Tremblez, madame,

Dans un instant

Je confondrai cet intrigant.

 

périnette.

Le témeraire !

Et l’insolent !

Il prétend que je suis sa femme,

Mais sur mon âme

Dans un instant

Nous te confondrons, intrigant.

 

paimpol.

Serait-il donc vrai, traitesse,

Tu ne me reconnais pas ?

 

périnette. (à part.)

Si j’en croyais ma tendresse,

Je volerais dans ses bras.

 

paimpol.

Malgré moi quand je t’adore

Pourrais-tu donc me trahir ?

 

périnette. (à part.)

Ah ! je sens que j’aime encore

L’ingrat que je dois punir.

 

paimpol.

Soyons homme… à la volage

Ne pardonnons rien du tout.

 

périnette.

Pardonnons-lui cet outrage,

Soyons femme jusqu’au bout.

 

paimpol.

Il est cruel pour mon âme

De la tourmenter ainsi.

 

périnette.

Il est doux pour une femme

De tourmenter son mari.

 

paimpol.

Bientôt perfide, j’espère,

Va… tu te repentiras.

 

périnette.

Je ris de votre colère,

Mon mari ne vous craint pas.

 

ENSEMBLE

 

périnette.

Le témeraire, etc.

 

paimpol.

Un témeraire, etc.

 

(Périnette rentre dans sa chambre.)

 

 

SCÈNE 6e 

 

PAIMPOL.

 

paimpol. Elle aussi… elle refuse de me reconnaître même sous mes habits… Ah ! c’est indigne… c’est affreux… c’est mesquin… Aussi je serais bien bête de la regretter. Oh ! mon Dieu, je n’y pense déjà plus !… C’est comme si je ne l’avais jamais vue. Je trouve même que l’aventure est très-drôle, très-cocasse… Ah ! ah ! ah !… (Il essaie de rire et ne peut que pleurer.)

 

 

COUPLETS

 

I

 

Ah ! vraiment j’en ris de bon cœur

Et hautement je le proclame :

Il n’est pas de plus grand bonheur

Que d’être privé de sa femme !…

(Essayant de rire et pleurant à chaudes larmes.)

Ah ! ah ! ah ! ah ! Oui, sur ma foi !

Me voilà plus heureux qu’un roi !

 

II

 

À ton bras, odieux rival,

Quand je verrai mon infidèle

En disant : Ça m’est bien égal !

Tout fier je passerai près d’elle…

(Il essaie de rire et sanglote.)

Ah ! ah ! ah ! ah ! Oui, sur ma foi !

Je serai plus heureux qu’un roi !

 

 

Ah ! ah ! ah !… c’est à se tenir les côtes !… Je ris à gorge déployée… Ah ! ah !… j’étouffe… je suffoque… je vas piquer une tête dans la mare aux canards… (Au moment où il va sortir Périnette entre vêtue en homme.)

 

 

SCÈNE 7e 

 

PAIMPOL, PÉRINETTE (en meunier).

 

périnette. Eh ! Landurian, où donc que tu vas comme ça ? 

paimpol. (se retournant.) Encore lui… Ah ! c’te fois, c’est le diable qui me l’envoie pour que je l’extermine… que je l’aplatisse et que je l’égruge…

 

 

DUO

 

périnette.

Mais que m’a donc raconté Périnette ?

Serait-il vrai, pauvre garçon,

Qu’ayant soudain perdu la tête

Tu veuilles prendre et ma femme et mon nom.

 

paimpol.

Ce que t’a dit Madame Périnette

Est véridique, mon garçon…

Et je n’ai pas perdu la tête

En réclamant et ma femme et mon nom.

 

périnette.

Quoi ! Tu serais Paimpol, mari de Périnette ?

 

paimpol.

Eh ! oui, je suis Paimpol, mari de Périnette.

 

périnette.

Quoi ! tout de bon ?

 

paimpol.

Oui, tout de bon.

 

périnette.

Pauvre garçon !

Hélas ! sa folie est complète,

Il veut me prendre et ma femme et mon nom.

 

ENSEMBLE.

 

périnette.

Ah ! comme il enrage !

Faut-il en finir ?

Mais non… du courage,

Je dois le punir.

 

paimpol.

Ah ! comme j’enrage !

Je devrais partir.

Mais non… du courage…

Il faut le punir !

 

paimpol. (se rapprochant de Périnette.)

Pourtant je doute encore.

 

périnette.

Pour vous convaincre, trait pour trait,

De Périnette que j’adore

Je vais vous faire le portrait.

 

paimpol.

Soit, je veux bien.

 

périnette.

 Écoutez-moi.

 

paimpol.

Malgré moi je me meurs d’effroi !

 

périnette.

D’abord ma chère Périnette

A le pied mignon et cambré.

 

paimpol.

C’est vrai.

 

périnette.

 Taille fine et bien faite.

 

paimpol.

C’est vrai.

 

périnette.

 Cheveux d’un blond doré.

 

paimpol.

C’est vrai… mais tout cela pour chacun est visible.

 

périnette.

Que faut-il vous dire de plus ?

 

paimpol. (d’un air malin.)

Quelque secret… si c’est possible.

 

périnette.

Comment ?…

 

paimpol. (triomphant.)

Il hésite… l’intrus !

 

périnette.

Vous le voulez… c’est à merveille !

Sachez que sur l’épaule… ici…

(Elle indique la place.)

Elle a certain grain de groseille…

 

paimpol. (effaré.)

Une groseille !

 

périnette.

Rouge et vermeille.

 

paimpol.

C’est vrai !… Je suis anéanti !…

 

ENSEMBLE.

 

paimpol.

Ah ! comme j’enrage ! etc.

 

périnette.

Ah ! comme il enrage ! etc.

 

paimpol.

Mais jusqu’au bout poussons l’épreuve.

Pour que mon malheur soit certain

Il me faut encore une preuve…

 

périnette.

Parlez…

 

paimpol.

 Le jour de son hymen

Paimpol a fait pour Périnette

Une chanson qu’elle seule entendit.

La savez-vous ?…

 

périnette.

Parbleu ma gentille fauvette

Matin et soir me la redit.

 

paimpol. (allant décrocher un des deux violons et le lui présentant.)

Eh ! bien, sur ce violon

Jouez-le…

 

périnette. (prenant le violon.)

Soit… attention.

(Elle commence l’air; Paimpol stupéfait d’abord, puis furieux, va prendre l’autre violon et achève l’air avec elle.)

 

ENSEMBLE.

 

paimpol.

Je n’en reviens pas,

Oui c’est bien mon air, hélas !

Idée importune !

Ah ! quelle infortune !

Oui, sur ce motif

Elle ouvrit la danse,

C’est bien décisif,

Adieu l’espérance.

Rien n’égale mon tourment,

Je l’aimais si tendrement !

 

périnette.

Il n’en revient pas,

Je ris de son embarras;

Et cette infortune

Ici l’importune.

C’est sur ce motif

Que j’ouvris la danse,

C’est bien décisif,

Il perd l’espérance.

Ah ! je vois à son tourment

Qu’il m’aime encor tendrement !

 

paimpol. (jetant son violon et prenant son bâton.)

Mais c’est trop se jouer de moi

Et maintenant, malheur à toi

Imprudent, téméraire

Crains mon juste courroux !

Oui tu vas, je l’espère

Succomber sous mes coups !

 

périnette. (se moquant de lui.)

Je brave ta menace.

 

paimpol.

Me narguer, quelle audace !

 

périnette.

Avance donc, poltron.

 

paimpol.

Tu trembles…

 

périnette.

 Moi… non… non.

 

REPRISE DE L’ENSEMBLE

 

(Paimpol poursuit Périnette qui échappe et se réfugie dans la chambre de droite. Paimpol ferme la porte à double tour.)

 

 

SCÈNE 8e 

 

PAIMPOL, puis LE GARDE-MOULIN.

 

paimpol. Je le tiens ! Et maintenant appelons Fanfan, le garde-moulin. Il ne me méconnaîtra pas, lui… un enfant que j’ai élevé… pas plus haut que ça… il ne peut pas encore être perverti. (Appelant-en faisant une petite voix.) Fanfan… 

fanfan. (Il accourt. Il est très-grand, a une très-grosse voix et bégaie.) Voi… voi… voi… là. 

paimpol. (étonné.) C’est ça le petit Fanfan ! Pristi ! quel gaillard !… Eh ! bien au fait j’aime mieux ça. Approche ici… et regarde-moi entre les deux yeux… tu me reconnais hein ? Tu es prêt à affirmer que je suis… 

fanfan. (riant bêtement.) Qu’ou… qu’ou… 

paimpol. Comment coucou ? 

fanfan. Qu’ou… qu’oui… qu’oui ! 

paimpol. Ah ! qu’oui… qu’oui. 

fanfan. Vous êtes bien Paim… paim… 

paimpol. Quoi, peint ? 

fanfan. Po… pol… 

paimpol. Ah ! très-bien !… Ah ! ça mais il t’est donc survenu un inconvénient à la langue ? 

fanfan. Je l’ai… je l’ai… 

paimpol. Tu as eu la langue gelée… oh ! la… la… 

fanfan. Non, je… e e… dis… je l’ai eue… eue… eue… 

paimpol. Hue donc ! 

fanfan. Pri… pri… prise… dans l’en… l’en… l’en… 

paimpol. (rageant.) Oh ! qu’il m’agace !… Dans l’en quoi ?… 

fanfan. L’en gre… grenage… du mou… moulin… 

paimpol. Il m’arrive des choses déplorables. Figure-toi mon pauvre ami qu’un imposteur s’est emparé de mon nom, de mon physique, de mes z’hardes… de tout ce qui m’appartient. Il est là… Voilà la clef. Je pourrais le punir… (Avec bonhomie.) mais comme il faut toujours faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fit… tu vas l’assommer. 

fanfan. Bon ! 

paimpol. (lui donnant le bâton.) Mets-toi là, près de cette porte, et quand il paraîtra… attention… (Il ouvre la porte et crie.) Sortez, drôle, sortez, misérable… 

fanfan. Sortez, mi… mi…

 

 

SCÈNE 9e 

 

les mêmes, PÉRINETTE.

 

paimpol. Ma femme !… La perfide était enfermée avec lui. Ne bouge pas, Fanfan, et dès que tu verras sortir de là quelqu’un de tout pareil à moi… je ne te dis que ça… (Il entre vivement dans la chambre et en ressort presque aussitôt en disant :) Personne !… (Fanfan le reçoit à coups de bâton.) Eh ! bien, eh ! bien, imbécile ! ne vois-tu pas que c’est moi. (Il le chasse.) 

périnette. (riant.) Ah ! ah ! ah ! Pauvre Paimpol ! 

paimpol. Elle a dit : Pauvre Paimpol !… Tu m’as donc reconnu ?… 

périnette. Pardieu, nigaud… est-ce que tu ne vois pas que je me suis moquée de toi !… Landurian m’avait tout écrit ! 

paimpol. (à genoux.) Bien vrai ! Ah ! ma petite Périnette, combien je rougis de mes soupçons. 

périnette. (majestueusement.) Allons, relevez-vous, on vous pardonne, mais n’y revenez plus. 

paimpol. Sois tranquille. J’ai été assez puni, et maintenant, allons nous mettre à table, car je meurs de faim. 

périnette. (le retenant.) Un instant…

 

 

ENSEMBLE.

 

paimpol.

Ah ! quelle fête !

Heureux destin !

Ma Périnette,

Plus de chagrin !

 

périnette.

Ah ! quelle fête !

Heureux destin !

Pour Périnette

Plus de chagrin !

 

fanfan.

Ah ! quelle fête !

Heureux destin !

Pour Périnette

Plus de cha… chagrin !